Jeudi 26 avril 2012 4 26 /04 /Avr /2012 10:31

La_taupe.jpg

 

de Tomas Alfredson

 

Avec : Gary Oldman, Colin Firth, Tom Hardy, John Hurt, Toby Jones, Mark Strong, Benedict Cumberbatch, Ciaran Hinds...

 

Histoire : 1973. La guerre froide empoisonne toujours les relations internationales. Les services secrets britanniques sont, comme ceux des autres pays, en alerte maximum. Suite à une mission ratée en Hongrie, le patron du MI6 se retrouve sur la touche avec son fidèle lieutenant, George Smiley.
Pourtant, Smiley est bientôt secrètement réengagé sur l’injonction du gouvernement, qui craint que le service n’ait été infiltré par un agent double soviétique. Epaulé par le jeune agent Peter Guillam, Smiley tente de débusquer la taupe, mais il est bientôt rattrapé par ses anciens liens avec un redoutable espion russe, Karla. Alors que l’identité de la taupe reste une énigme, Ricki Tarr, un agent de terrain en mission d’infiltration en Turquie, tombe amoureux d’une femme mariée, Irina, qui prétend posséder des informations cruciales. Parallèlement, Smiley apprend que son ancien chef a réduit la liste des suspects à cinq noms : l’ambitieux Percy Alleline, Bill Haydon, le charmeur, Roy Bland, qui jusqu’ici, a toujours fait preuve de loyauté, le très zélé Toby Esterhase… et Smiley lui-même.

 

Avis : Nouvelle adaptation du roman de John Le Carré (pour éviter de dire remake ou adaptation télévisuelle du téléfilm de 1979 avec Alec Guiness) par Tomas Alfredson (qui lui a connu un remake de son film précédent : Morse), la Taupe nous narre les aventures de George Smiley, personnage adapté six fois à l'écran (le petit et le grand) en recherche de "la taupe". Dans une atmosphère de trahison constante, de putsch régulier et d'attentats, c'est un travail difficile. Difficile de prouver qui est qui dans l'histoire, car la suspicion est partout et les personnages ne sont pas dupes des rôles de chacun. Encore faut-il le prouver.

 

Tout dans le film d'Alfredson respire le froid, au-delà de l'ambiance seventies. Les bâtiments délabrés ou sobres, rarement éclairés, les personnages, mystérieux et dédaigneux, les extérieurs et le protagoniste principal, George Smiley, considéré comme un futur retraité, rappelé à la dernière minute pour trouver cette taupe... bien qu'il soit lui-même suspect. Nominé aux oscars pour le rôle, Gary Oldman est impeccable. Et bien que notre dujardin national nous a fait plaisir en remportant la statuette, Oldman aurait amplement mérité d'avoir le trophée entre les mains, tant il est impressionnant en Smiley. C'est simple, il est habité au point qu'on en oublierait le fantasque interprète de différents protagonistes déjantés.

 

En suivant le personnage de Smiley, solitaire, enquêteur mais tout aussi mystérieux et impénétrable que ceux qu'ils traquent (il se contente généralement d'écouter, sans jamais apporter sa vision de l'ensemble, sans jamais se dévoiler), sans famille et relégué en tant que retraité, Smiley marque de son emprunte l'enquête mais également l'ensemble du long-métrage, qui n'en devient plus qu'un vaste univers trouble et figé, dont on ressent un profond malaise. A la fois résigné mais poussé par une volonté de réussir (qui prendra son sens durant la scène finale), Smiley ne se dévoilera pas au spectateur mais va lui apporter les réponses qu'il attend, en apparence : lui apporter la taupe.

 

Mais cette taupe, autant à l'intérieur de l'histoire que dans la mise en scène, n'est qu'un appat pour afficher bien d'autres intentions. Car cette taupe va littéralement tout remuer et permettre à l'ordre établi d'évoluer encore afin de modifier les rôles entre les forts et les faibles. Entre les faux-semblants et les évidences, Smiley, en silence et avec un flegme presque incompréhensible (il semble constamment distant mais se lance pourtant à corps perdu envers et contre tous) abat un à un les châteaux de cartes. Tomas Alfredson donne l'impression de suivre, lui aussi avec calme, les pérégrinations de son protagoniste, refusant tout effet sensationnel, comme en témoigne la longue introduction (qui peut paraître un peu lente).

 

Démystifiant sans vergogne tous ses personnages lancés sur un grand échiquier où tout le monde croit avoir un tour d'avance, Smiley devient l'ami, le confident de tous, l'homme de confiance, par défaut, parce qu'il n'est finalement plus rien, il est presque inoffensif. Le casting autour de Oldman est de bonne qualité (on notera Colin Firth, tout droit sorti du discours d'un roi ou Tom Hardy que l'on retrouvera dans The Dark Knight Rises) mais personne n'arrivera à atteindre un tel niveau de magnétisme que George Smiley, ce personnage qui semble omnipotent, à la fois le plus sympathique, mais pourtant le moins compréhensible. Contrairement aux autres protagonistes, plus caricaturaux (un homme poussé par l'amour, les autres en quête de pouvoir...), George Smiley devient progressivement, dans son entêtement, dans son envie et surtout dans sa capacité à prendre en main le "renversement" d'un pouvoir, le principal intérêt.

 

Et, lorsque le générique final s'amorce avec, excusez du peu, le live d'une reprise de Charles Trenet "La Mer" par Julio Iglesias (qui semblerait sortir d'un mauvais karaoké... je m'excuse auprès des fans), Tomas Alfredson n'aura eu de cesse de démonter tous les rouages d'une montée au pouvoir dans un système quasiment féodal... qui donnerait presque l'impression de ressembler à plein d'autres. Ici, dans ce film d'espionnage, nulle fusillade ou quelconque code du genre pour donner un peu de "divertissement" à l'ensemble. Simplement une histoire, à l'ancienne, contée avec talent et respect, admirablement interprétée (le film vaut la peine ne serait-ce que pour le jeu de Gary Oldman, réellement bluffant) et qui renoue littéralement avec une époque, sans fioriture, ni effets. Probablement l'un des plus grands films de l'année.

 

La bande annonce :

 

 


 
Par Ange Ripouteau - Publié dans : Films - Communauté : 1 article = 1 film
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Mercredi 25 avril 2012 3 25 /04 /Avr /2012 23:04

sherlock-holmes-jeu-d-ombres.jpg

 

de Guy Ritchie

Avec Robert Downey Junior et Jude Law

 

Histoire : Sherlock Holmes a toujours été réputé pour être l'homme à l'esprit le plus affûté de son époque. Jusqu'au jour où le redoutable professeur James Moriarty, criminel d'une puissance intellectuelle comparable à celle du célèbre détective, fait son entrée en scène… Il a même sans doute un net avantage sur Holmes car il met non seulement son intelligence au service de noirs desseins, mais il est totalement dépourvu de sens moral. Partout dans le monde, la presse s'enflamme : on apprend ainsi qu'en Inde un magnat du coton est ruiné par un scandale, ou qu'en Chine un trafiquant d'opium est décédé, en apparence, d'une overdose, ou encore que des attentats se sont produits à Strasbourg et à Vienne et qu'aux Etats-Unis, un baron de l'acier vient de mourir…

 

Avis : Guy Ritchie a trouvé le bon filon. Il fait dans le blockbuster à l'humour sympathique. Longtemps connu pour ses films de gangsters comiques (Snatch et Arnaques, crimes et botanique) et embourbé d'ailleurs dans ce sous-genre, presque condamné à ressortir inlassablement des remakes de moins bonne qualité (Rock'n Rolla et surtout l'aberrant Revolver) voire de pondre des oeuvres cosmiques comme "à la dérive" (comédie nullissime taillée pour Madonna). En s'attaquant à une oeuvre comme Sherlock Holmes, on pouvait craindre le pire de la part de ce réalisateur dont on n'attendait plus rien. Et pour cause, puisque Ritchie décide de dynamiter le code de ce véritable sous-genre pour le transformer en grosse production où Holmes se bastonne à mains nues et où les explosions sont légion.

 

Bref, entre l'apport décontracté de Ritchie et le virage opéré par l'oeuvre, le spectateur avait tout à craindre. Seulement, et contre toute attente, le premier opus fonctionne. Notamment pour toutes ses disgressions et le malin plaisir que Downey Junior et Ritchie ont à mettre en scène ce nouveau Sherlock Holmes. Ainsi, ce qui fait hérisser le poil de l'habitué est ce qui amuse le plus dans Sherlock Holmes. Ainsi, ce qui fera le sel de ce second épisode seront les mêmes éléments disséminés un peu partout : l'humour rarement subtil (les déguisements de Holmes), le duo Downey Jr-Law (placé sous le signe de l'humour), la mise en scène "claquante" et les scènes d'action... en plus de la musique.

 

Guy Ritchie propose donc un bon petit film pop-corn, ni plus, ni moins, un bon divertissement familial. Ce qui est déjà pas mal. Autant pour son metteur en scène (on espère que les films de gangsters sont bel et bien finis pour lui, tant il ne semble plus capable de se renouveler dans le domaine), qui va peut-être trouver un moyen d'avancer dans sa carrière (des relectures avec sa patte unique). Car ce Sherlock Holmes 2 possède un style bien à lui et enchaîne les moments de bravoure autant que les traits d'humour dans un rythme endiablé. Difficile d'en demander plus, bien heureux d'en avoir autant.

 

La bande-annonce :

 

 


 
Par Ange Ripouteau - Publié dans : Films - Communauté : 1 article = 1 film
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Mercredi 25 avril 2012 3 25 /04 /Avr /2012 22:06

Mill.jpg

 

Réalisé par David Fincher

Scénario : Steven Zaillian d'après le roman de Stieg Larsson

Avec Daniel Craig, Rooney Mara, Robin Wright, Christopher Plummer...

 

Histoire : Mikael Blomkvist, brillant journaliste d’investigation, est engagé par un des plus puissants industriels de Suède, Henrik Vanger, pour enquêter sur la disparition de sa nièce, Harriet, survenue des années auparavant. Vanger est convaincu qu’elle a été assassinée par un membre de sa propre famille.
Lisbeth Salander, jeune femme rebelle mais enquêtrice exceptionnelle, est chargée de se renseigner sur Blomkvist, ce qui va finalement la conduire à travailler avec lui.

 

Avis : Millénium, tout le monde en a plus ou moins entendu parler. Les lecteurs tout d'abord qui ont dévoré ces romans noirs venus du froid. Ensuite, la trilogie (adaptée de la série télévisée raccourcie pour devenir des films) cinéma suédoise a connu également du succès. Entre les romans, les films au cinéma et leurs sorties en dvd, les gens avaient de quoi s'occuper pour découvrir et apprécier Millénium. De fait, voir débarquer un remake du génial David Fincher (il faut d'ailleurs croire que le remake, mode ancrée en ce moment, est obligatoire pour tout réalisateur, comme la suite), peu de temps après la "vague" Millenium largement relayée dans les médias et les commerces (difficile de ne pas voir un livre ou un dvd Millenium dans une grande surface) n'avait rien de très simple.

 

En apparence, se laisser aller au remake, surtout à l'heure actuelle, c'est l'assurance d'attirer quelques personnes, ne serait-ce que par curiosité. Seulement, après avoir englouti trois romans + trois films et/ou les versions étirées (six) et s'être fait rappelé en long, en large et en travers que Millénium "c'est vraiment du roman noir d'exception", ce qui devient une facilité (remake) devient rapidement un projet difficilement défendable d'autant que ce Millénium tend le bâton pour se faire battre :

 

Il reprend ni plus ni moins que l'intrigue du premier opus (largement et logiquement le plus connu), ne change rien à la trame de base et pose même son intrigue et ses personnages en Suède... Pour plus de transparence. Quel est l'intérêt de Fincher, appréciant développer des personnages uniques et généralement repliés sur eux-mêmes ? Dans le personnage de Mikael Blomkvist ? Non, il est clairement secondaire. Forcément, en tant que héros, entouré de son halo blanc, il traverse l'histoire d'un bout à l'autre. Mais il n'est pas le noeud de l'intrigue, le principal intérêt de l'histoire et surtout de Fincher.

 

A l'image d'un Mark zuckerberg, d'un Tyler Durden et de la plupart des personnages brossés par Fincher, le héros de sa nouvelle aventure, c'est Lisbeth Salander, véritable oeuvre qui aurait pu sortir de son cerveau. Malheureusement, Fincher n'est pas à l'origine de cette jeune femme atypique, alors il décide de la reprendre et de lui donner un souffle tout Fincherien, lui donner une petite touche, afin de la peaufiner. Et ce sera d'ailleurs le principal et presque l'unique nouveauté offerte par David Fincher à cette inutile mais agréable relecture de Millenium. Outre une mise en scène léchée mais néanmoins sobre (les détracteurs apprécieront le non recours aux effets tape-à-l'oeil), David Fincher va s'appliquer à donner une certaine humanité à Lisbeth Salander.

 

Humanité forcément viciée vu les caractéristiques du personnage (sa violence conservée à l'identique) et sa volonté presque illusoire à vouloir se raccrocher à une vie normale (notamment à travers le personnage faussement blanc de Blomkvist). Fincher privilégie la nuance à la froideur totale de l'original en donnant une position presque tragique à Lisbeth Salander. Pas dans les actes mais psychologiquement et émotionnellement. C'est d'ailleurs amusant de voir Fincher s'amuser avec les codes du genre et transformer son Daniel Bond Craig en protagoniste transparent, un peu peureux, toujours en retard, que Lisbeth sauve à chaque fois.

 

A l'inverse, Libseth prend tout en main. De l'enquête à leur vie de couple, Lisbeth vit toutes les choses intensément et frontalement, là où Blomkvist appréciait être ailleurs (il choisit l'enquête et Lisbeth un peu par défaut/dépit parce que sa situation est loin d'être confortable). Finalement, le titre "les hommes qui n'aimaient pas les femmes" prendra encore plus son sens à la dernière scène du film, là où finalement la dernière trahison est effectuée entre les deux sexes. Si Libseth a connu diverses violences (le père, le tuteur), Fincher ne néglige pas l'importance de Blomkvist dans le développement et la blessure de Lisbeth.

 

Pour le reste, on peut forcément se demander le bien fondé d'une telle entreprise, surtout aussi récemment et après le déferlement Millénium, avec cette impression d'arriver après la bataille, d'autant que Fincher reprend l'original dans une bonne partie de son histoire. Ainsi, difficile de se démarquer ou d'apporter réellement quelque chose de novateur (la mise en scène, la fin rallongée et le traitement de Lisbeth peuvent sembler léger comme rajouts) dans ces conditions, à un moment où la pâte devait reposer. Par curiosité ou si vous vous êtes limités à un opus (comme moi), voire que vous ne connaissez rien à l'univers Millénium et que vous préférez le joli minois de Craig.

 

La bande annonce (et son excellent générique) :

 

 


 
Par Ange Ripouteau - Publié dans : David Fincher - Communauté : 1 article = 1 film
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Mercredi 15 février 2012 3 15 /02 /Fév /2012 14:35

j.edgar_affiche.jpg

 

Réalisé par Clint Eastwood

Avec : Leonardo Dicaprio, Armie Hammer, Naomi Watts, Judi Dench, Lea Thompson...

 

Histoire : Arrivé à la fin de sa vie, mais toujours à la tête du FBI, J. Edgar Hoover se livre à de jeunes agents chargés d'écrire ses mémoires. Il se remémore son parcours, en commençant par l'éducation de sa mère omniprésente. Il explique comment il a voulu créer un bureau fédéral d'investigation pour contrer à l'époque les gauchistes radicaux et les anarchistes américains qui menaçaient le gouvernement. Il se rappelle aussi sa bataille contre le Congrès pour être financé, avoir des locaux, autoriser ses agents à porter des armes, etc. Hoover a pour cela pu compter sur le soutien sans faille de sa secrétaire Helen Gandy et surtout de son bras droit, Clyde Tolson, avec qui il a entretenu des relations extra-professionnelles.

 

 

Avis : Clint Eastwood est une figure exceptionnelle du cinéma. Visage immortalisé à l'écran avec les personnages de l'homme sans nom chez Leone et de l'inspecteur Harry, il s'intéresse à la mise en scène et à la production dès les années 70. Sa carrière d'acteur prenant un peu l'eau (la faute a des comédies pas très heureuses où le monstre sacré se caricaturait), il met au premier plan sa carrière de réalisateur (débutée en 71), devenant ainsi le maître à bord, apparaissant généralement dans ses propres oeuvres (sûrement pour éviter certains dérapages) et n'hésitant pas, si besoin est, de laisser le premier rôle à d'autres acteurs. Ainsi, Clint Eastwood se réinvente entièrement, le public, de surcroit le suit de plus en plus. Oscars avec Impitoyable en 1992, puis avec Million Dollar Baby et Mystic River en 2004 et 2005, Eastwood, metteur en scène, remplaçant de Eastwood acteur, a pris de l'ampleur et s'inscrit dans la mémoire du cinéma de manière flamboyante dans ce nouveau rôle transparent. En guise de baroud d'honneur, il daigne se donner une dernière fois le personnage principal dans Gran Torino, sorte de Dirty Harry vieillissant et moisissant dans sa maison et ses souvenirs.

 

 

Seulement, comme pour son rôle d'acteur, son iconisation en tant que grand réalisateur est mise à mal récemment. Un Invictus un peu sage (bien qu'habité par Morgan Freeman) et surtout un Au-delà très mal accueilli feraient presque oublier à certains membres du public ses chefs-d'oeuvres passés. C'est dans cette atmosphère étrange de méfiance que débarque J Edgar, pour lequel Eastwood s'octroie les services de l'homme fort du moment : Leonardo DiCaprio. L'acteur, particulièrement investi dans ses rôles, choisit scrupuleusement ses films, si bien que sa filmographie ressemble à un parcours pavé d'or. La rencontre de deux valeurs sûres ne pouvaient que susciter l'intérêt. La biographie d'un personnage comme J. Edgar Hoover était un pari difficile à adapter à l'écran. Et Eastwood n'aura probablement pas rendu totalement honneur à la complexité du personnage et notamment de ses accointances à un certain milieu. Mais d'un point de vue cinématographique, le film de Clint Eastwood a des arguments, notamment dans la restitution des époques, jouissant d'une photo impeccable et d'une mise en scène posée adaptée à la narration. C'est simple, on se plait à suivre les personnages déambuler dans les rues, à voir la naissance de certaines techniques d'investigation. Plus qu'un portrait, Clint Eastwood semble vouloir faire renaître une époque révolue. Effectivement, au-delà de cet hommage, le long-métrage tend à vouloir montrer J. Edgar Hoover comme un être humain doté du devoir de justice, étouffé par une mère envahissante (qui refuse toute homosexualité chez son fils), du déjà vu... Le trauma classique du parent (Oliver Stone l'abordait avec W) tend vouloir justifier les "excentricités" de Hoover, notamment le fait de s'habiller en femme ou d'aimer un homme sans le reconnaître.

 

 

Le véritable intérêt de ce moment de vie du directeur du FBI sera de démontrer que Hoover devait absolument sauvegarder les apparences (en s'entourant de femmes) aux yeux de tous, conserver une image pure voire héroïque. En effet, sa sexualité cachée est l'une des pierres de sa propre vision fantasmée écrite dans ses mémoires. Le chef, qui arrêta John Dillinger, d'autres grands criminels, amis de tous, respectés de tous. Ce refus de sexualité, son caractère maladroit (lorsqu'il demande en mariage une femme qu'il vient juste de rencontrer) ne lui laissent pas de possibilité d'avoir une vraie relation sentimentale. Ainsi, il va se concentrer entièrement à sa carrière, à démonter, à chercher, à fouiner, à découvrir les travers de chacun. Comme si sa fragilité personnelle était un moyen efficace pour découvrir celles des autres. Ecoutes, fichiers, tout est bon pour arriver au but. Et Eastwood de questionner notamment le rôle de Hoover, dans ses réussites, dans ses échecs dissimulés. Car, en transgressant certaines règles, Hoover réussit là où d'autres échouent. Pour atteindre un but noble, est-on obligé de se corrompre soi-même, de devenir comme son ennemi ? Evidemment, entre l'envie naïve de justice et la réalité complexe, il existe un monde. Et Eastwood aurait offert un joli film un brin vide, si, en l'espace d'une scène, il ne remettait pas en cause l'aura de son personnage. Lors d'un échange houleux avec Clyde, ce dernier note que sa biographie écrite n'est qu'un ramassi de mensonges et donc, ce qui est montré depuis le départ n'est qu'un mélange nébuleux entre la vérité et les inventions de Hoover.

 

 

Eastwood assume donc totalement le caractère arbitraire de son intrigue, forcément révisée par Hoover, par des auteurs différents. Une histoire narrée, et notamment au cinéma, ne pourra être que romancée et Eastwood, avec ce moment de quelques minutes, le reconnait entièrement. Outre la restitution parfaite et l'honnêteté de la démarche, gageons que Di Caprio continue d'incarner des personnages troubles, torturés. Après Shutter Island et Inception, J. Edgar Hoover est l'occasion pour lui de devenir un bourreau de travail, particulièrement méticuleux, mais également troublé dans le privé. A ses côtés, le reste du casting parait plus fade, notamment Naomi Watts, presque transparente dans un rôle très secondaire de secrétaire loyale. L'union Eastwood-DiCaprio n'accouchera donc pas d'un chef-d'oeuvre hors du commun mais d'un long-métrage solide, bien ficelé, bien interprété, qui peut servir de base pour connaître J. Edgar Hoover.

 

En résumé : Une belle mise en scène, un Dicaprio totalement investi suffisent à passer au dessus de certains lieux communs du biopic.

 

15/20

 

 


 
Par Ange Ripouteau - Publié dans : Films - Communauté : 1 article = 1 film
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Mercredi 15 février 2012 3 15 /02 /Fév /2012 02:08

Dangerousmethod.jpg

 

Réalisé par David Cronenberg

Scénarisé par Christopher Hampton

 

Avec :  Viggo Mortensen, Keira Knightley, Michael Fassbender, Vincent Cassel...

 

Histoire : Sabina Spielrein est une jeune femme souffrant d'hystérie. Elle est alors soignée par le psychanalyste Carl Jung, dont elle devient rapidement la maîtresse. Cette relation se complique fortement lorsque Sabina entre en contact avec un autre psychanalyste, Sigmund Freud. À partir de là, les rapports entre Jung et Freud se développent de la séduction mutuelle initiale jusqu'à la rupture.

 

Avis : Pour certains spectateurs, David Cronenberg a délaissé ses obsessions passées. History of Violence et Les Promesses de l'ombre, deux oeuvres relativement bien accueillies par le public, semblent sonner le glas d'un style unique pour un metteur ne se laissant jamais aller au conformisme. Seulement, ce serait aberrant de croire que Cronenberg rentre dans les rangs, offrant du spectacle plus agréable, plus orienté. Certes, les intrigues ne culminent plus dans un final étrange, glauque ou tout simplement impressionnant. Seulement, Cronenberg n'a pas délaissé sa chair. Après History of Violence, le réalisateur s'applique à détruire les façades bien lisses construites par l'être humain. Comme le souligne l'affiche (qui, en effet, est minimaliste), le trio vedette sera le centre d'intérêt de l'intrigue. Sabina Spielrein est internée pour hystérie, elle s'exprime douloureusement et présente tous les symptômes de la folie. Présentée dès le départ en pleine crise, Cronenberg prend le parti de montrer son personnage féminin comme hors norme. Face à elle, le psychanaliste Carl Jung, propre sur lui, avec femme et enfant, présentant bien et expert appliqué dans son domaine, apparaît comme la face positive de l'histoire. Non loin d'eux, Sigmund Freud, l'excentrique, prompt à donner des conseils sans vouloir en recevoir un seul, reste secondaire au départ. Enfin Otto Gross (Vincent Cassel), présenté comme un dévoyé (mais également un psychanaliste affuté), va encourager Jung a vivre sa sexualité, quelle qu'elle soit.

 

 

A dangerous méthod, taxé de vouloir rester en surface et parler de sexe uniquement au travers des échanges entre les protagonistes, ne fait pourtant que de l'aborder : la chair, le sexe, les pulsions, soumises à nos règles absurdes. Cette fois-ci, tout restera secret, enfoui. Car Sabina, la folle, celle qui arrive à peine à éructer des mots, qui se baigne dans l'eau, qui hurle dans tous les sens, souffre d'une névrose, d'ordre sexuelle. Ni diagnostiquée, ni soignée, qu'elle considère comme quelque chose d'inavouable, de mal. Elle ressent du plaisir quand elle reçoit une fessée. Et ce refoulement, depuis l'enfance, l'a conduit à son état actuel. Plaisir et pulsions refoulées, Sabina en est réduite à son hystérie. Pourtant, auprès du bienveillant psychanaliste Carl Jung, elle accepte peu à peu son "problème". Jusqu'à aller plus loin forcément. Et Cronenberg de se plaire à voir ses personnages dériver. Tout du moins Carl Jung.

 

 

Les rôles s'échangent progressivement. Sabina, perspicace, aide Carl Jung dans ses analyses et se sociabilise. Quant à Jung, il n'aura de cesse, en grand théoricien, de remettre en cause ses propres pulsions, ses propres envies. L'esprit domine la chair. Pas chez Cronenberg. Les deux sont indissociables et le plus long des exposés ne sauraient se soustraire à l'animalité qui nous habite, à certains ressentis, particulièrement forts, qui dépassent certains mots. Les traduire peut aider à la compréhension, mais sûrement pas à les gommer. Pendant que Jung se demande comment se regarder dans une glace et conserver son aura de blancheur en trompant sa femme, Sabina gravit les échelons en s'assumant, en assumant sa chair, en assumant ce qu'elle réclame pour être bien dans son corps et dans sa tête. Roublard, Freud n'aura de cesse de perturber le couple, occupé à s'écouter parler, à donner des leçons, sans jamais se dévoiler, comme il le dira à Jung durant le passage sur les rêves. Il conserve ainsi une marge avec ses interlocuteurs, pour éviter de passer à la moulinette. Armé de son cigare, Mortensen prend un malin plaisir à revêtir une nouvelle apparence, après celles du père calme dans History of Violence ou du mafieux dans Les Promesses de l'Ombre. Les certitudes de Freud lui servent de moteur face à un Jung pris de doutes. Et Gross d'enfoncer le clou en lui affirmant certaines réalités sur le désir pulsionnel et la libération sexuelle, de quelle manière les règles ne tiennent pas face à cela.

 

 

Dans le film de Cronenberg, Freud est le seul à ne jamais évoluer, à ne jamais varier dans l'intrigue, se contentant de bousculer, de remettre en cause les autres. De leur côté, Sabina et Carl suivront des trajectoires inverses. L'acceptation et la non-acceptation de sa chair chez l'un et l'autre auront de salvatrices ou de douloureuses répercussions. Au délà de certaines questions (un analyste a-t-il besoin d'être soigné à son tour ? Est-il possible qu'il possède des névroses qu'il soigne chez les autres ?) que le film peut poser, l'écran particulièrement lisse posée en face du spectateur par Cronenberg semble vouloir exploser, se transformer, respirer, jouir, souffrir, comme le faisait la télévision de Vidéodrome. Car dans une institution lisse, il est impossible de faire voler en éclat certaines conventions. Aussi, les scènes de fessée, de pures tensions sexuelles seront à peine dévoilées et ne tiendront que quelques secondes d'un film qui compte les une heure trente restantes à se poser des questions autour de l'exécution de ces actes. Pourquoi le bon docteur Jung s'est laissé aller à tromper sa femme, à fesser une patiente et surtout pourquoi sa vie ne pourra jamais plus être la même après cet évènement ? Bloqué dans une apparence qu'il a lui-même construite, partie par partie, Jung ne vivra plus que dans la souffrance. De ne pouvoir assumer sa chair, de ne pouvoir accepter ce que son corps lui demande. Si la chair n'est pas visuellement représentée, elle transpire, un peu partout, dans l'intrigue. La parole, les écrits, les livres, les conventions, les apparats ne peuvent rien contre la chair.

 

 

Si Fassbender trouve un rôle à sa mesure, Keira Knightley est impressionnante, notamment dans une introduction inattendue et glaçante. Investie par son rôle, elle ne saurait mieux restituer en quoi il est tragique dans son personnage qu'il ne puisse s'exprimer dans sa chair. Ne trouvant pas ses mots, prises de spasmes, de tiques, elle ne peut exploser dans sa sexualité, dans sa normalité. Cronenberg s'amuse de l'histoire qu'il conte, et porte un regard un peu plus distancié, moins tranchant (comme le pouvait l'être, dans un registre similaire, Faux-semblants), mais tout aussi pertinent. Prenant un parti différent (conserver les apparences à l'écran), il livre un long-métrage plus intériorisé, forcément plus en souffrance. La télévision n'explosera pas, la tête peut-être...

 

En résumé : Une oeuvre dans la continuité pour Cronenberg, qui délaisse le visuel pour la (fausse) réflexion.

 

15/20

 

La bande annonce :

 

 


 
Par Ange Ripouteau - Publié dans : Films - Communauté : 1 article = 1 film
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