De Martin Scorsese
Scénario : John Logan d'après Brian Selznick
Avec : Asa Butterfield, Chloe Moretz, Sacha Baron Cohen, Ben Kingsley, Emily Mortimer, Christopher Lee, Ray Winstone, Jude Law...
Histoire : Paris, 1931. Hugo Cabret est un orphelin de douze ans dont le père, horloger, vient de mourir. Alors qu'il vit à Paris, dans la gare Montparnasse, le jeune garçon tente de réparer l'automate que son père avait cherché à restaurer avant sa mort.
Avis : Martin Scorsese à l'assaut de l'adaptation d'Hugo Cabret, film pour enfants, dont la sortie est programmée en période de noël. Cette simple evocation suffit largement à susciter la curiosité, peut-être la consternation pour certains. Comment le réalisateur de Taxi Driver, Raging Bull, Les Affranchis ou Casino pouvait s'attaquer à l'oeuvre de Brian Selznick en conservant sa patte, sans sombrer dans la commande enfantine ? Contre toute attente, le réalisateur réussit bien au-delà des espérances... Pour un résultat en demi-teinte. L'histoire de base raconte le parcours d'Hugo Cabret, orphelin qui évolue dans une gare, s'occupe des horloges et cherche par dessus tout à réparer un automate qu'il entretenait avec son père, avant son décès. Son travail est de longue haleine et fait de rencontres, notamment un vieil homme et sa fille. Il est question de clé et d'un dessin qui permettraient de résoudre un mystère. La bande annonce et le canevas de base semblent nous emmener dans un monde merveilleux et infantile avec une intrigue à tiroirs versant volontiers dans le fantastique.
Seulement, si Scorsese semble respecter son cahier des charges en apparence (notamment au travers du personnage incarné par Sacha Baron Cohen, à l'origine d'un humour léger et de courses-poursuites dans la gare) pour combler les plus petits, l'intrigue reste plutôt dure, et élimine un à un tout élément susceptible de basculer dans le rêve, au premier degré. Car, le véritable tour de force de Scorsese, c'est d'utiliser Hugo Cabret comme un trompe-l'oeil. Du produit de noël formaté, il réalise là une véritable analyse du cinéma, nostalgique, qui s'adresse aux adultes que nous sommes, anciens enfants que nous étions. Qu'est ce qui nous exaltait dans le cinéma à l'époque de notre enfance ? Quels souvenirs en garde-t-on ? Quel regard porte-on sur cette époque révolue, mêlée de nostalgie, de sentiments positifs ? Pas de quoi intéresser nos jeunes têtes blondes, loin de là. Ce serait leur demander de porter un regard distancié sur leur propre ressenti, leurs intérêts, donner des justifications sur ce qu'ils les exaltent, un recul nécessaire impossible pour eux.
Hugo Cabret, c'est surtout l'occasion de faire le point sur sa propre carrière, s'offrir deux visages à travers Hugo et George Méliès. Forcément, Scorsese a découvert le metteur en scène durant sa jeunesse, mais il connait lui aussi à présent la sensation d'être à l'apogée de sa carrière (même si on lui souhaite de tourner encore longtemps). De plus, il se pose en documentaliste (il est surtout à l'origine de rénovation d'oeuvres au travers de film foundation), parfois zélé, lors de scènes extrêmement contemplatives, lors des retrouvailles entre l'écrivain Tabard et Méliès Le metteur en scène aurait presque tendance à s'asseoir à côté de nous pour contempler son propre spectacle. Scorsese n'offre rien de moins qu'un beau catalogue des meilleurs moments du début du cinéma, lors de son éclosion, avec cette énergie communicative et cette folie créative constante. A l'image de The Artist, Scorsese fait du neuf avec du vieux. Il parvient à épater son monde en montrant ici et là le train arrivant sur les spectateurs lors d'une projection des frères lumières (l'idée est reprise en 3D dans un rêve) ou passant un morceau d'un long-métrage de Buster Keaton, accroché au dessus du vide, sans trucage. Revenir aux fondamentaux (mise en scène et décors simples) est une manière de présenter le cinéma différemment, comme on le reconnait finalement plus, à l'heure de la trois dimensions, entre autres effets visuels.
Scorsese semble vouloir boucler la boucle, apporter sa pierre à l'édifice tout en détournant les codes, évitant de donner ce que les spectateurs attendaient. Cependant, le classicisme de la mise en scène (avec des échanges entre Hugo et Isabelle qui ne font pas toujours avancer l'intrigue), qui laisse cependant parfois la place à quelques fulgurances visuelles (la 3D est intégrée naturellement dans les situations) et des moments émouvants (la vie de Méliès), et l'intérêt de Scorsese à porter un regard profondément adulte à l'ensemble laisse parfois dubitatif. Hugo Cabret porte la marque de son auteur : il est névrosé, malgré son jeune âge, et vit reclut dans les murs même d'une gare, inconnu de tous. Nul doute que le personnage a passionné d'entrée de jeu le réalisateur, lui qui mit en scène les Travis, les La Motta, avec minutie. Et surtout, Hugo lui ressemble. Seulement, Hugo Cabret, par sa grande froideur et sa tristesse permanente, ne peut convaincre le jeune public d'assister à un petit conte de noël. De même que la vie brisée de Méliès (Ben Kingsley, toujours aussi bon, donne tout son coeur à rendre aussi sombre et desespéré que possible son personnage) n'est pas clairement là pour raviver la flamme. C'est bien l'analyse qui prédomine chez Scorsese, et si Shutter Island avait l'allure d'un thriller sans en être un, Hugo Cabret est un faux conte de noël, mais un vrai "trip" presque narcissique de Scorsese.
La seconde partie du long-métrage n'a d'intérêt que pour le cinéphile averti et réellement intéressé par une frange du cinéma aujourd'hui disparue. Et Scorsese trop content de pouvoir résusciter son idole, stoppe littéralement sa narration pour donner un cours d'histoire, non sans mettre en avant ses propres classiques et ses préférences. Et le mystère, si long et parfois pesant, laisse place à une explication relativement simple, manquant parfois de souffle. Certes, les scènes de tournage de Méliès sont émouvantes (et renvoient le spectateur dans une bulle de nostalgie et de découverte, à l'image de The Artist), mais elles ne comblent pas totalement les attentes du spectateur. Scorsese, soucieux de respecter en apparence son cahier des charges (au travers de saynettes du quotidien) et d'ouvrir une sorte de café-débat-découverte sur un cinéma éteint, oscille constamment entre deux eaux, entre les promesses déçues (c'est le sujet du film), le passé qui n'existe qu'en tant qu'évocation, et le cinéma qui ne cesse d'évoluer perpétuellement. Contrairement à son modèle, Scorsese aura l'occasion de traverser différentes périodes, d'utiliser des procédés et d'adapter de nombreuses histoires.
Hugo Cabret décevra certainement. Dans son approche, dans son incapacité à offrir un monde merveilleux ou réellement engageant pour le jeune public. Il aurait même tendance à être bien plus terre à terre que prévu (tous les éléments fantastiques sont balayés un à un pour une réalité plus dur). En l'état, il aurait été intéressant que Scorsese s'amuse à nous emmener sur les tournages de Méliès (il a tourné 500 films) pour nous offrir un spectacle certes différent, mais tout aussi incroyable pour les yeux. Brassant les influences et partant constamment dans différentes directions, Hugo Cabret a de quoi intéresser. Sans être un must de son auteur... Seulement, avec The Artist, si le cinéma est définitivement porté vers l'avant, il n'hésite pas à jeter un oeil derrière son épaule.
En résumé : Martin Scorsese se pose des questions à voix haute. C'est pertinent, intéressant, parfois long, parfois contradictoire.
14/20
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